dimanche 17 novembre 2013

Au Bout du Rouleau

Non, non, ce n'est pas moi qui suis au bout du rouleau, c'est le titre de ma nouvelle qui n'a pas été retenue pour l'AT Zombie de Griffe d'Encre. Bon comme je n'ai pas l'intention de la recycler, je vous l'offre en pâture... Régalez-vous ^^

Au Bout du Rouleau

            « Doc ? Votre ami vient de vous appeler ainsi, vous êtes donc docteur ? Merveilleux, notre rencontre est une aubaine. Quand j’ai entendu votre collègue, j’ai tout de suite su que la chance me souriait enfin, car voyez-vous j’ai un problème que vous pourriez résoudre. Cela fait des jours que je rôde dans le secteur à la recherche d’une solution à mes ennuis. Des semaines que je cherche ce qui me permettra de redevenir moi-même.
            « Tout a commencé le jour de ma morsure. Je ne me souviens pas vraiment de ma vie d’avant, quelques images tout au plus, alors que mes faits et gestes en tant que marcheur-mort sont beaucoup plus clairs. Il faut avouer que ma mémoire ne fonctionne plus correctement. Pourtant, cet instant ne me quitte pas. Le visage du mordeur qui se penche sur moi… Sa bouche exprimait la férocité, la faim, mais ses yeux, eux, me dévoraient d’amour. Comme s’il m’avait choisi. Maintenant, je sais qu’il ne s’agissait pas d’une impression. Vous comprenez, il ne m’a pas tué.
            « Je vous explique. Quand nous autres, les morts qui marchent, chassons la chair vivante, c’est l’instinct qui nous y pousse, pour combler ce creux dans notre corps. Ce manque irrépressible qui nous tyrannise. On cherche ce qui vous anime et pour cela, on est prêt à vous ronger jusqu’à la moelle. Pourtant mon mordeur ne l’a pas fait. Personne ne l’a interrompu, je ne me suis pas sauvé. Non, il m’a juste relâché. Je ne saurai jamais pourquoi.
            « Mais je m’égare, veuillez m’excuser.
            « Où en étais-je ? Ah oui, la blessure, première étape avant la douleur. Dans un premier temps, la surprise et l’adrénaline vous font oublier la souffrance. Malheureusement la réalité revient vous frapper comme une décharge électrique qui part de votre membre blessé pour se répercuter jusque dans votre âme. Ce n’est pas qu’un morceau de chair qu’on vous arrache. On vous retire l’idée d’un tout. Vous pensiez vraiment que votre corps resterait uniforme jusqu’à la fin ? Qu’importe ce qu’il se passe, vous resteriez entier, malgré la vieillesse et la maladie ? Pourtant vous devriez le savoir avec la perte de cheveux, les accidents et les dents de lait… les dents. Eh bien non ! Malgré tout ça, vous autres, pauvres crétins têtus, vous continuez d’imaginer que votre carcasse est immuable ! Mon mordeur m’a ôté cette illusion, juste avant de m’inoculer son virus. Croyez-le si vous le voulez, mais dans un certain sens, il m’a ouvert les yeux.
            « La métamorphose n’agit pas tout de suite. Au début, on pense en avoir réchappé, on soigne sa plaie, on se rassure en se racontant des histoires de guérison, de miracle de la nature jusqu’au moment où le mal engourdit chacun de nos membres et l’on sombre lentement dans un sommeil profond. Le lendemain, rien n’est plus pareil. Une fièvre venue tout droit de l’Enfer s’abat sur nous et ronge la dernière part de vie qu’il nous reste.
            « Je suis alors devenu un marcheur-mort. Et je rôde depuis tout ce temps. Je cherche les êtres sains qui se font de moins en moins nombreux depuis quelques jours. Imaginez, avant il suffisait de tendre les bras pour attraper de la chair fraîche, alors qu’aujourd’hui on se serre les uns contre les autres sur une enfant chétive, déjà morte. Vous vous êtes d’ailleurs tous tellement amaigris, pourquoi ne mangez-vous pas ? Si votre nourriture ne vous convient plus, essayez votre chair qui est juteuse à souhait.
            « Pardon, je m’égare encore.
            « Mes ennuis ont commencé lorsque j’ai rencontré un groupe de vos semblables. J’errais dans ce secteur depuis peu et je ne comprenais pas pourquoi mes frères se cachaient. Quand j’ai vu ce camion arriver dans la ville à toute vitesse, chargé d’hommes armés, j’ai su alors que de l’état de chasseur j’étais passé à celui de proie. J’ai bien essayé de fuir, malheureusement courir ne fait plus partie de mes compétences. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs. Vous trouvez ça normal, vous, de ne pouvoir se servir de ses jambes à sa guise ? Ma vie ressemble à un enchaînement d’injustices.
            « Bref, ils m’ont attrapé. Et là, ils ont… L’un d’eux m’a… il m’a mis un coup de crosse dans la bouche, explosant mes crocs.
            « Imaginez, un mordeur sans dents. Quelle honte ! Non, je vous en prie, ne riez pas. J’en suis réduit à sucer les corps déjà croqués. Fini la viande fraîche, fini le plaisir de la déchirure. Je ne fais même plus peur. Pourquoi est-ce que vous nous infligez ça ? Nous ne sommes pas des monstres ! Nous ne sommes pas responsables de ce qui vous arrive. Vous seuls l’êtes ! Je ne m'explique pas cette colère qui vous anime.
            « Les non-morts peuvent se montrer tellement cruels. M’arracher mon identité, et pour quoi ? Pour me relâcher. Incompréhensible ! Depuis je ne vous chasse plus. Je me précipite sur mes frères les plus faibles. Honte sur moi, je m’attaque à mes semblables. Savez-vous que nous nous interdisons ce genre de bassesse ? Nous n’avons aucun intérêt à le faire. Notre viande est rance et notre lenteur nous oblige à traquer en horde. Et moi, j’enfreins notre seule loi. Parce que, voyez-vous, je ne peux pas continuer comme ça, sans mordre.
            « Je ne vais pas vous embêter plus longtemps. Vous êtes si occupé. Merci Doc, de m’avoir écouté. Vous parler m’a fait du bien. Et maintenant que vous comprenez mon malheur, j’aimerai savoir si vous auriez l’obligeance de me procurer un… Pardon, j’ai vraiment honte de vous le demander… Il me faut un dentier. Je n’en peux plus de m’en prendre aux plus vieux des miens. C’est indigne de moi. Surtout qu’ils ont oublié de récupérer leurs chicots après leur transformation. Eux se contentent de sucer le sang, tant l’habitude de se nourrir de bouillie leur est restée. Mais moi, moi ! On m’a transformé jeune, et j’ai besoin de croquer, de déchirer, d’arracher. S’il vous plaît, Doc, dites-moi que vous êtes dentiste. Je ne demande pas grand-chose… »

            « Doc ? »
Le vieux boucher leva la tête. Dieu, qu’il détestait ce surnom. Tous ses amis l’appelaient ainsi à cause de son tablier blanc et de sa manie à découper les zombis en petits morceaux. Pourtant il ne faisait que son boulot. Son regard fatigué tomba sur George, le responsable d’équipe.
            « Quoi ? demanda-t-il à son tour.
             — Depuis le temps que j’t’connais, c’est la première fois que t’hésites avant d’hacher menu un d’ces gus.
            — Oh, c’est juste que je me demandais à quoi ça pense un zombie.
            — J’sais pas moi ? Cervelle ! »
Les bras levés devant lui, George imita la démarche d’une de ces créatures que les vieux films montraient fréquemment. Le boucher s’esclaffa. Un rire forcé que tout le monde avait adopté pour fuir la réalité. De tous les scénarii catastrophes imaginés à Hollywood ou ailleurs, aucun n’avait réussi à frôler le ridicule avenir qui les attendait. La contamination avait été fulgurante, ravageant toute l’Amérique du Nord. Le reste du monde ne se laissa pas submerger par la pandémie. Les États-Unis et le Canada furent mis en quarantaine. Une muraille plus grande et plus haute que sa sœur chinoise s’éleva autour du continent. Seuls quelques pauvres frontaliers survécurent. Le boucher en faisait partie. Parfois il se demandait si dans ce vaste cimetière, un ami avait survécu.
            « Il n’est plus très frais le gaillard, remarqua George arrachant son ami de ses sombres réflexions.
            — Il est à point. On l’a attrapé il y a juste deux semaines.
            — Tout s’est bien passé ?
            — Comme d’hab, extraction de la zone contaminée, pétage de dents, piquouses, introduction dans la body farm. Pourquoi ? »
            George n’avait pas l’habitude de demander un compte rendu, surtout si tardivement.
            « Rien d’grave à mon avis, mais l’attitude de ce gus en a surpris plus d’un dans la ferme.
            — Comment ça ?
            — Ba, il agissait bizarrement. Tu sais que les zombies ne s’en prennent pas les uns aux autres.
            — Oui.
            — Pas lui. Il s’attaque aux vieux croutons, il leur arrache la mâchoire. On dirait qu’il cherche quelque chose.»
            Georges était inquiet, il n’arrêtait pas de se tordre les mains. Le boucher haussa des épaules, indifférent. Les problèmes des éleveurs ne le concernaient pas. Lui, son job consistait à dépecer, à démembrer, à broyer. À l’aide d’une grande tenaille, Il attrapa le revenant à la gorge. Le monstre gargouillait des syllabes incompréhensibles tandis que le boucher l’attachait au tapis roulant à l’aide de menottes. Normalement, l’homme démembrait ces choses décrépites, mais là, la demande était spéciale. Les acheteurs désiraient acquérir le corps entier sous forme de purée. Ah ces institutions pharmaceutiques, non contentes d’avoir infecté une bonne partie de la population, ils avaient réussi à retourner la situation en leur faveur. Une fois la menace zombie sous contrôle, de puissantes sociétés scientifiques ont cherché un moyen de rentabiliser ces répugnantes créatures. La Firme fut la première à découvrir que les zombies en état avancé de décomposition faisaient un excellent antiride. Et comme il y avait toujours des hommes sans scrupule qui étaient mariés à des femmes qui n’avaient cure des malheurs des autres : l’affaire était faite, et très fructueuse ! Bien entendu, il n’était pas question que les laborantins se chargent de la destruction de la matière première. Ils laissaient ça à la ferme d’exploitation.
            Le tapis défilait lentement, emmenant le mort-vivant. Au bout, deux énormes roues qui tournaient sur elles-mêmes. Le zombie passerait exactement entre elles. Le boucher grimaça, sa hache était tellement plus propre ! Il détestait se salir les mains, et la bouillie d’os et de chair était ce qu’il y avait de plus exécrable en ce monde.
            Mais voilà, il faut bien gagner son morceau de bidoche.

J'espère qu'elle vous a plu... des bibis

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